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Société Auguste Vestris - Souvenirs de Olga Preobrajenskaya, Lioubov Egorova et Victor Gsovsky
  Auguste Vestris


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Souvenirs de Olga Preobrajenskaya, Lioubov Egorova et Victor Gsovsky
mai 2006

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Une conversation avec Hélène Sadovska-Taras


Hélène Sadovska-Taras est ex-soliste des Ballets des Champs-Elysées, ex-soliste des Ballets du Marquis de Cuevas, Opéra de Lyon, Aix-en-Provence (Festival) (…). Professeur à la Salle Pleyel et dans nombreux stages.


Entretien fait par K.L. Kanter à Paris, le 1er mai 2006


Q/ Comment avez-vous connu Olga Preobrajenskaya ?


A/ Toutes les petites filles russes dansaient. La première fois que je lui ai été présentée, je devais avoir quatre ans, c’était au Studio Wacker, rue de Douai.

Madame Preobrajenskaya dit à ma mère : « vous me la ramènerez lorsqu’elle sera plus âgée », et ma mère me ramena lorsque j’ai eu sept ans.

C’est ainsi que j’ai étudié avec Olga Preobrajenskaya exclusivement, entre l’âge de 7 ans, et 14 ans.

Je commençai avec un cours par semaine, puis cela fut trois - j’ai obtenu une dispense de mon école privée - puis deux fois par jour, à partir de douze ans environ.


Q/ Pratiquait-elle une sélection ?


A/ Madame Preobrajenskaya vivait de son travail, et elle acceptait donc tout le monde. Les gens s’éliminaient d’eux-mêmes ; ceux qui n’étaient pas faits pour le métier laissaient simplement tomber à un moment ou un autre.

Il est remarquable de constater que Madame Preobrajenskaya a formé tous ses élèves seule, sans assistant, et qu’elle les mena - et nombreux devinrent de grandes étoiles tels Georges Skibine, Alexandre Kalioujny, Tamara Toumanova, Vladimir Skouratoff - du début jusqu’à la fin de leur formation. Souvent, et quoiqu’elle dût vivre de son travail, elle permettait aux élèves désargentés de suivre ses cours sans payer.

Vous savez qu’elle fut très petite, et elle dut toujours monter sur une chaise pour voir le fond du cours.

Il y avait un rituel : elle nourrissait d’abord les pigeons. A l’époque, il n’y avait pas de colophane, et on avait un arrosoir pour la « prise » au sol. C’était un privilège que d’être choisi pour arroser le plancher.

Elle était sévère, et avec ses petites mains, elle nous tapait dessus.


Q/ Comment enseignait-elle ?


A/ Avec le recul, je me rends compte maintenant de son extrême savoir.

Madame Preobrajenskaya était pleine de défauts physiques, et donc elle avait beaucoup réfléchi.

Notamment, elle ne déformait pas les gens avec l’en-dehors, et moi-même, tout au long de ma carrière, je n’ai pratiquement jamais eu de problème physique, même en travaillant dix heures par jour. C’est à elle que je le dois.

Avec les enfants, elle ne les forçait pas dans une première position très ouverte, et ne leur donna pas de cinquième du tout. Quant à moi, à cause de ma conformation, elle me fit toujours travailler en troisième position, et ce, jusqu’à l’âge de 14 ans !

C’est alors que j’arrivai aux cours de Victor Gsovsky, et que je me rendis compte que je n’avais jamais utilisé la cinquième !


Q/ Comme Madame Preobrajenskaya, vous-même êtes d’origine russe…


A/ Madame Preobrajenskaya nous apprenait très vite le dos, les bras, tout ce qui n’était pas le bas du corps, et on était dansant dès le début.

Il faut comprendre que si l’on a de jolis bras, c’est que cela vient du dos. Si le dos est bloqué, les bras ne respirent pas.

Les anglais ne sont pas aussi flexibles que les russes, et si les français le sont moins aussi, c’est parce qu’il y a quelque chose de spécial chez les russes, ils s’investissent plus. On peut appeler cela « dousha » si vous voulez, l’âme, mais quoiqu’il en soit, il faut y mettre ses tripes pour montrer quelque chose, et ça, Madame Preobrajenskaya l’avait.

Les grands professeurs sont ceux qui arrivent à faire aimer la danse à leurs élèves, en dépit de tout ce que la profession exige de difficulté et de souffrance, et les russes ont quelque chose en plus.

Je me rappelle qu’étant toute petite, pour un spectacle de fin d’année, Madame Preobrajenskaya me fit une danse ukrainienne, avec un mouchoir, qu’elle avait dansé dans le temps. Lorsque je lui demandai ce qu’elle voulait, elle répondit : « il faut que tu fasses pleurer les gens. » Après, j’ai compris qu’elle voulait dire que tout avait un sens, et qu’il fallait toucher les gens, ce qui avait à voir avec la question aussi du regard.

Elle parlait beaucoup du regard. C’est comme cela que plus tard je compris que l’on pouvait reconnaître, même chez un enfant tout jeune qui dansait comme une patate, celui qui pouvait plus tard en faire sa profession. C’était dans le regard. Si un enfant ne l’avait pas, Madame Preobrajenskaya disait : « Il dort ? Ne le réveillez pas. »

Avec les enfants, il y avait aussi des moments d’improvisation. Nous devions passer un par un, mais en attendant chacun notre tour, nous étions là, terrorisés, collés à la barre. L’on voyait bien combien il est difficile de s’exprimer par la danse académique, si l’on a un vocabulaire trop court ! C’était une espèce de test que Madame Preobrajenskaya nous imposait, et personne ne s’en réjouissait, sauf évidemment pour ceux trop contents que de se retrouver tout seul au milieu avec tous les yeux braqués sur eux !

Ses cours étaient gradués, et les nouveaux venus se calquaient sur ceux qui avaient plus de connaissances.

Madame Preobrajenskaya avait beaucoup d’énergie. Pendant la guerre, le seul moyen de transport était le métro. Mais souvent le métro était arrêté. Alors Madame Preobrajenskaya marchait depuis la rue Raynouard dans le 16ème arrondissement où elle habituait, jusqu’au studio Wacker rue de Douai dans le 9ème. Et elle retournait à pied, après une journée entière de travail.


Q/ En quoi innovait-elle ?


A/ Madame Preobrajenskaya innovait par sa réflexion sur certains détails, qui enlevaient à la mécanique de l’action sa brutalité.

Elle ne voulait pas que l’on pose les deux pieds à terre en même temps - un talon se posait, puis l’autre, c’était plus élégant, par exemple, dans les assemblées soutenues en diagonale.

Et elle insistait absolument que l’on amortisse toujours le saut en passant bien par pointe/1/2 pointe/talon.

D’autre part, tout le monde, enfants et grands, tournait comme des toupies. A ces fins, Madame Preobrajenskaya nous faisait travailler le regard, le focus, à tel point que l’on n’avait absolument pas peur de tourner. Car après, les adultes, qui sont plus conscients, ont peur ! On adorait tourner, et d’ailleurs, plus tard, Roland Petit a fait pour moi dans « Le Déjeuner sur l’Herbe » une variation qui n’était que tours et pirouettes.

Pour Madame Preobrajenskaya, pourtant, la musique était accessoire, elle s’en servait pour que l’on soit en mesure, pas plus. Et elle avait des pianistes abominables, des russes exilées qui ne savaient jouer que quelques valses et polkas. C’était atroce. C’est pourquoi aujourd’hui je ne supporte pas de la musique « d’accompagnement » pour les cours, et d’ailleurs, j’ai fait six ans de piano.


Q/ Et Victor Gsovsky ?


A/ Victor Gsovsky donnait ses cours dans le même immeuble, studio Wacker, que Olga Preobrajenskaya. D’abord j’avais regardé ses cours de caractère, puis ses cours de danse classique, et j’ai voulu suivre ses cours aussi. Je suis alors allée en tremblant à Madame Preobrajenskaya demander son autorisation, car nous n’avions pas le droit d’étudier avec un autre professeur qu’elle. Elle se mit à pleurer, et moi aussi. Finalement, j’osai lui demander pourquoi elle pleurait ? « Parce que vous êtes le premier de mes élèves à demander la permission » me dit-elle, et la permission fut accordée.

Gsovsky avait, lui, toujours des pianistes formidables, et il était d’une musicalité fabuleuse.

Dans une seule heure de cours, il faisait tout.

La structure du milieu était :

- des ports de bras préparatoires, petit adage, placement du corps,

- un grand adage,

- des petits sauts en trois étapes :

- lent avec un plié profond,

- rythme normal

- rythme rapide

- grands sauts

- batterie

Ensuite les filles mettaient les pointes pendant que les hommes faisaient des tours de force.

Il donnait aux filles de très beaux adages.

Et tout se terminait avec des déboulés, manèges etc.

Victor Gsovsky buvait et fumait beaucoup. Pendant le cours il avait une cigarette à la main, une aux lèvres, et une sur le piano.

Pendant l’adage à la barre, au moment du développé, il approchait la cigarette sous la jambe, et disait « tu tiens ». Et on tenait, car le centre, le « Ra » en Inde et ailleurs, doit être tenu. C’est comme un levier, qui soulève un poids énorme.

La jambe de l’homme doit peser quinze kilos, et celui de la femme, douze. Pour lever cela, c’est le centre qui tient, et qui est le levier.

Gsovsky avait toujours un thème en tête, et puis il improvisait sur le thème. Il savait exactement ce qu’il faisait. Il travaillait sur un seul et même thème pendant tout un cours, presque sans que nous nous en apercevions. Et il nous avait fait travailler certains muscles pendant une heure. Il savait ce qu’il faisait.

Gsovsky était un génie de l’enchaînement, pratiquement un chorégraphe. Alors que Olga Preobrajenskaya donnait des enchaînements qui étaient plus proches d’un exercice. Les deux intégraient la difficulté dans son contexte, plutôt que par la répétition.


Q/ Vous souvenez-vous de Lioubov Egorova ?


A/ C’était un été où Madame Preobrajenskaya était en vacances, pendant un mois. Madame Egorova avait été une grande danseuse, mais c’était aussi l’épouse du Prince Troubetskoï et une femme du monde. Tout ce qu’elle faisait était suprêmement élégant. Cela se reflétait en quelque sorte dans ses cours, même si elle connaissait son métier à fond. Je crois cependant que les gens qui sortaient de son école avaient quelques faiblesses, car Madame Preobrajenskaya était plus authentique. Il n’y avait pas de poudre aux yeux, tout était authentique.

Madame Preobrajenskaya était une battante. Elle enseigna jusqu’à un âge très avancé. Lorsqu’elle fut trop âgée pour continuer et dut intégrer une maison de repos, tous les matins l’infirmière venait la visiter pour s’assurer qu’elle allait bien. Elle se cachait sous le duvet, et l’instant où l’infirmière s’approchait, elle sortait la tête du duvet, avec un grand « BOO » ! de moquerie.