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Société Auguste Vestris - « Nora était un penseur »
  Auguste Vestris


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27 mars 2010, quatrième soirée : Nora Kiss

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« Nora était un penseur »
Interview avec Yves Casati

27 mars 2010

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Née en Russie, Nora Kiss est venue en France vers 1918, ou peut être juste avant la Révolution. Sa mère, l’actrice Tamara Sarkissian, épousa à Moscou Théodore d’Erlanger. Ce dernier fut le secrétaire d’Alexandre Volinine, lui aussi très grand professeur.

Nora (ainsi que sa tante Madame Rousanne Sarkissian, plus tard professeur illustre elle-aussi), devient ainsi l’élève de Volinine. Monsieur d’Erlanger dirigeait l’Ecole supérieure d’études chorégraphiques au 132 de l’avenue de Villiers, où enseignait Volinine. Parmi les élèves de ce dernier on comptait Christiane Vaussard, Madeleine Lafon et Boris Traïline.
Nora a très peu dansé. Elle commença à enseigner tôt, avant 1939. Pendant la Guerre, elle est partie vivre en Italie.

Je suis arrivé chez Nora Kiss fin 1953 ou début 1954 ; j’avais 18 ou 19 ans et n’avais fait que six mois environ d’études chez un Polonais de Lyon - cela semble incroyable aujour-d’hui. A Paris, Janine et Solange Schwarz dont la maison était le pendant de celle d’Yves Brieux, m’envoyèrent chez J. Bernard-Lemoine à l’Opéra Comique. Et c’est lui qui me suggéra d’aller chez Nora Kiss.

Nora m’a mis d’emblée dans la classe des tout-débutants et déclara : « Je ne te dis rien du tout. Tu travailles et après trois mois, on verra si je te garde. » Et effectivement, elle ne m’a rien dit pendant trois mois, puis je suis resté pendant près de trente ans !

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Alexandre Volinine et Lydia Kyasht dans First Love, Empire Theatre, Londres
24 septembre 1912
Cliché Murmann Studios

Les cours de Nora étaient peu formels : elle changeait presque tout, même la barre, tous les jours. Elle ne prenait pas d’enfants mais acceptait des élèves – et même des débutants ! – à partir de 14 ou 15 ans. Nora faisait danser des personnes qui n’étaient pas faites pour la profession car elle savait réduire les défauts. Elle avait le génie et tout ce qu’elle faisait était différent et adapté à chaque élève.

Par exemple, elle pouvait apprendre à un élève à sauter allongé au sol, quoiqu’elle refusât absolument la barre au sol ! L’idée était de sentir le placement du dos et de la tête, d’avoir la sensation de la colonne, le placement des hanches, et puis on repoussait le mur avec les pieds.

A l’époque, l’on parlait de « serrer les jambes, serrer les fesses », serrer ceci et cela. Nora pensait tout le contraire. C’était une scientifique, un penseur. Chez elle, RIEN n’était serré, sauf la voûte plantaire qui était tenue en « ventouse » ! On lâchait tout, on lâchait le dos, on lâchait le dos en arabesque. L’idée c’était la loi du moindre effort en physique, écarter tout effort superflu ou parasite. Mieux on dansait, moins on était fatigué !

Tout ce qu’elle faisait était pensé et tout venait d’elle. Mais ce n’était pas pour les enfants.
La discipline était réelle. Elle était capable de couper les manches d’un vêtement afin de voir la tenue du haut des bras - une discipline faite pour des adultes qui en voulaient vraiment.

Ses cours étaient ouverts et c’est ainsi que l’on y voyait non seulement ses propres élèves comme Jacqueline Moreau, mais aussi les grands de l’époque comme Toni Lander, Sasha Kalioujny, Niels Kehlet, Daniel Lommel, Jaudel, Pierre Lefaivre, José Ferrand de l’Opéra, Tessa Beaumont, Dirk Sanders, Tania Bari, Jorge Donn, Paolo Bertoluzzi…

Selon ce qu’elle voyait devant elle, elle était capable de donner une heure de petite batterie un jour, puis le jour après, que du grand allegro.

Contrairement à certains qui l’accusent d’être trop scientifique, les cours de Nora étaient très dansants. Pour elle, ce ne sont pas les pas en eux-mêmes qui sont intéressants mais ce que l’on trouve à dire sur ces pas.

Dans le cours en tant que tel par contre, elle ne faisait jamais des pas du répertoire ; tous les enchaînements venaient d’elle et tous étaient des études d’un principe ou problème. Au milieu, elle mélangeait les pirouettes et les sauts. Sauf pour les grandes pirouettes, pas d’exercice de pirouettes seules, car la pirouette était toujours intégrée aux enchaînements.
Nora ne faisait pas décomposer un pas. Sa méthode dans l’enchaînement était d’y aller au début lentement, mais strictement en respectant le rythme, car elle était intransigeante sur la musicalité.

A la barre, elle commençait par les pliés en seconde position et ne donnait que rarement le plié seul mais dans des combinaisons, méthode peu orthodoxe.

Pour travailler les variations elle était formidable, avec un grand sens de la scène.
D’autre part, lorsque vous n’aviez que deux ans de danse et que vous étiez nul, elle était capable de faire 40 kilomètres pour aller vous voir danser en banlieue. Je ne connais aucun professeur qui se déplacerait comme cela pour aller voir un élève débutant !

Nora Kiss avait des connaissances d’anatomie uniques pour son époque. C’est la première à vraiment étudier le dos, à tout placer par rapport au dos, à placer le bras par rapport au dos, à placer la hanche correctement dans l’alignement, à vous apprendre comment poser correctement le pied au sol. Elle prenait un élève quasi-adulte et lui faisait acquérir un en-dehors acceptable, un pied acceptable du point de vue fonctionnel et même « visuel ». Le travail du pied chez elle était très poussé.

Nora disait des choses qui peuvent faire sourire aujourd’hui mais qui n’en sont pas moins parfaitement vraies et vérifiables. Par exemple, « se tenir sur la troisième jambe ». Si vous dégagez une jambe de terre, ne pensez pas un seul instant que vous vous tenez sur la jambe d’appui : vous vous tenez sur la ligne d’aplomb, la troisième jambe. C’est vérifiable.

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Nora Kiss au Studio Wacker (à droite)
Collection Peter Heubi

De même, la technique de saut : dans l’appel comme dans l’atterrissage, le pied ne passe pas par la demi-pointe, contrairement à l’opinion reçue. L’action du saut, s’il traverse effectivement toute la plante du pied, n’entraîne absolument pas cette pliure au niveau des métatarses caractéristique de la demi-pointe. Il suffit d’observer réellement l’action ! Ce même principe apparaît dans le battement dégagé, où l’action du pied est menée par la cheville et la jambe.

Je crois n’avoir jamais dit autant de choses sur Nora avant ce jour, mais je pense à elle sans cesse lorsque j’enseigne, et j’entends sa voix.

Nora, je vous dis, était un penseur.

25 mai 2009