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Société Auguste Vestris - Présentation et souvenirs
  Auguste Vestris


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Présentation et souvenirs
Entretien avec Anne-Marie Sandrini, à propos de Nina Vyroubova

28 juin 2010

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A Paris, les 24 et 30 Septembre 2009

Pour vous présenter Nina je vais lui laisser la parole.

Voilà ce qu’elle dit à Jean Laurent en 1958 pour son livre Nina Vyroubova et ses Visages :

« Chaque ballet est sacré pour moi (…) je les aborde tous d’une façon toujours différente puisque les personnages que j’incarne sont tous très divers (…) Naturellement, la Danse par elle même compte plus que tout autre chose, mais j’aime aussi la part d’interprétation réclamée par chaque rôle. Il faut essayer de s’oublier soi même pour s’identifier autant qu’il est possible avec un autre personnage, non seulement par le costume et le maquillage qui aident beaucoup, mais surtout par le maintient du corps, la démarche, l’expression des bras autant que le visage (…) La Danse est pour moi l’un des Arts les plus riche. Il comporte en lui tous les sentiments : l’amour, la haine, la tendresse, la joie, la tristesse… Certains Ballets donnent l’impression que tout l’être chante un hymne de victoire, d’autres deviennent des prières (…) J’ai pleinement compris l’immense pouvoir d’expression de l’Art de la Danse, et toute la joie qu’il pouvait donner ».

Pédagogue précurseur, prônant un en-dehors naturel et non forcé, les mots qui reviennent sans cesse dans la bouche de ses anciens élèves sont Simplicité, Générosité et Exigence.

L’importance de la qualité des ports de bras, de l’œil et des regards, des ports de tête. Les exercices à la barre se terminaient le plus souvent par un équilibre. Elle insistait beaucoup sur les talons posés au sol. Ils disent aussi que la musique se voyait dans ses yeux. Elle avait un grand respect de l’interprète, de la personnalité de la danseuse à qui elle transmettait les variations du répertoire. Elle lui disait « sois toi, ne me copie pas ». Elle cherchait de toute force à faire émerger la sensibilité, le talent de chacun. Elle écrivait des notes sur un cahier d’écolier. Ces notes font écho au texte ci dessus. Elle nous démontre comment révéler, faire émerger dès le plus jeune âge la fibre artistique et le talent des enfants.

Dans Nina Vyroubova et ses visages, elle avoue que dans la Danse ce qu’elle préfère ne sont pas ses succès sur scène, mais la dure leçon à la barre et la satisfaction que lui procure ses petits progrès de chaque jour, obtenus souvent par un travail et un courage presque surhumains. Elle dit sortir plus épuisée d’un cours qu’après avoir dansé sur scène un ballet.

Pour les débutants et le cours préparatoire : « Si ce sont des enfants faire faire des improvisations, soit de danse avec la musique avec des mouvements qu’ils ont appris, soit des improvisations artistiques en leur proposant des personnages ou même un sujet. Quand l’enfant aura perdu sa timidité, vous lui proposerez d’inventer lui même ses thèmes. Evidement les thèmes proposés iront avec l’âge des enfants (…) Pour les plus grands, essayez d’utiliser l’expression additionnée à une action : par exemple, la lecture d’une lettre avec de bonnes ou de mauvaises nouvelles, etc.. »

Ainsi Jean Laurent écrit, « En perfectionnant le style classique et néo-classique qui grâce à elle, n’est jamais froid ni monotone, Nina Vyroubova nous prouve à chaque nouvelle création que le langage académique survit à toutes les modes, à tous les engouements passagers, à toutes les fantaisies éphémères. »

Nina Vyroubova nous laisse un héritage inestimable, puissions nous ne pas la décevoir. Il est de notre responsabilité de faire que jamais ce feu ne s’éteigne.

Souvenirs

Q / Nina Vyroubova a été votre petite mère. Comment cela s’est-il fait ?

R / Mon premier souvenir de Nina est la rencontre dans l’ascenseur !

A nous les enfants il était strictement interdit de prendre l’ascenseur à Garnier. Or – nous sommes en 1952 - j’étais remplaçante au IIème acte dans un opéra lyrique. Il me fallait monter à ma loge au dernier étage et signer la feuille de présence. Je ne sais ce qui m’a pris ce soir là, car j’étais une enfant très sage, mais j’ai soudainement décidé de prendre l’ascenseur pour monter. J’appuie sur le bouton du dernier étage – mais l’ascenseur s’arrête trente secondes après au tout prochain étage. Et qui monte ? Serge Lifar et Nina. Terrorisée, j’étais certaine que je serais renvoyée. J’ai entendu Nina chuchoter quelque chose à l’oreille de Serge. Il demande mon nom, je le lui donne. Quand j’arrive dans ma loge, la mine défaite, pour raconter ce qui s’est passé à mes camarades, les « tu seras renvoyée » fusent.

Quelques jours après, la surveillante arrive dans notre loge. « Sandrini, tu es demandée dans la loge de Serge Lifar » ! Tremblante, je descends et frappe très mollement. J’entre, et je vois Nina allongée sur un sofa, très belle.

Lifar me dit « C’est bien vous qui étiez dans l’ascenseur ? », car il nous vouvoyait. Nina me prend les deux mains dans les siennes « Tu me ressembles tellement quand j’étais petite. Est-ce que cela te ferait plaisir que je sois ta petite mère ? »

Elle est toujours restée présente dans ma vie, et surtout très présente dans mon esprit. Elle a été là à tous les moments importants.

Q / Pourquoi était-elle si aimée ?

R /Beaucoup vous parleront de « Phèdre », de « Mirages », où elle a laissé une empreinte tellement forte. Mais elle vivait tous ses rôles avec une grande intensité. Quand j’étais en coulisses et la regardais dans « La Symphonie Fantastique » (j’étais un corail, et derrière mon voile de tulle, je regardais Nina …), c’était son visage si expressif, des bras jusqu’au bout du bout, ses mains, une émotion indicible.

Je n’étais qu’une enfant quand je l’ai vue danser Giselle. Sa scène de la folie ma marquée. C’était une tragédienne.

Avant tout, elle nous touchait par cette fusion entre le théâtre et la danse. Et sa relation à la musique. Yannick Stéphant le dit : on voyait la musique dans ses yeux. Cette façon de s’oublier pour rentrer dans un personnage, dans une interprétation.

Q / Et dans les cours ?

R / Son éducation chorégraphique venait des professeurs russes. Elle n’a rencontré Maître Brieux qu’en 1949.

C’est un peu grâce à elle que j’ai été élève de Brieux. Dans les cours d’ensemble, si Brieux trouvait qu’on avait le niveau, il nous permettait de prendre le cours. Je me suis retrouvée à la même barre que Nina.

Je l’ai vue travailler comme une élève, alors que la veille en scène elle avait remporté un triomphe.

Je me retrouvais à poser la main sur le même morceau de bois qu’elle.

Elle travaillait avec une grande écoute et humilité par rapport à ce que disait Brieux.

Ce sont des choses entendues à treize-quatorze ans que l’on n’oublie pas.

Elle avait un pied très travaillé aussi.

Mais l’essentiel, c’est comment les choses les plus simples étaient revêtues d’un parfum extraordinaire. C’est un regard, un port de tête, un œil qui va prendre l’infini, une lumière sur le visage. Comment laisser monter une lumière intérieure.

En tant qu’élève tu es dans le faire pour faire, tandis qu’un même geste fait par Nina prend une dimension différente parce qu’elle est toute entière là. Chez elle le geste le plus simple est de la danse parce que tout y est.

Son visage était lumineux, et cela venait véritablement de l’intérieur.

Quand elle écoutait de la musique, elle donnait l’impression de tout absorber autour d’elle.

Elle n’était pas très en-dehors, et ne levait pas beaucoup les jambes. Cela n’avait aucune importance.

Lors d’un examen, Nina et Serge Lifar faisaient partie du jury. A l’époque, nous passions l’examen dans nos classes, deux par deux ou trois par trois, en faisant des pas d’école. Un adage, des ports de bras, des petits sauts… Pendant que tu ne passais pas et attendais sur le côté, tu regardais le Jury.

Nina m’observait avec attention ; elle avait mis son stylo dans la bouche, et soudainement j’ai vu que celle-ci était pleine d’encre !

A la fin de l’examen, je l’ai retrouvée dans la cour. Comme elle était ma petite mère, je faisais tout pour ne pas me faire remarquer. Nina est venue me voir et me dit : « tu as passé un examen formidable mais tu ne vas pas monter de classe. C’est pour ton bien. Avec Monsieur Lifar on s’est dit que si tu montais tu serais obligée de faire des choses trop difficiles, de forcer ta musculature, et cela te gâcherait. »

Ne pas monter de classe cette année là a fait basculer ma vie.

Car, lorsque je suis finalement arrivée dans la division d’engagement, il n’y avait plus de postes disponibles, alors que l’année d’avant, il y en avait eu treize !

J’ai commencé à piétiner, en passant un ou deux ans en première division sans engagement. Maître Brieux m’a encouragée mais j’ai commencé à penser que cette maison ne voulait pas de moi.

Mais je ne regrette pas du tout. Le fait d’avoir quitté l’Opéra, d’avoir fait autre chose que de suivre la voie tracée par mes parents et grands-parents m’a donné une distance et m’a permis de réfléchir vraiment. Dix ans après, j’ai compris que j’étais dans ce métier parce que c’était ce pour quoi j’avais été faite.

Pour ma communion, Nina m’a offert une médaille avec la Sainte Vierge. Je l’ai toujours. Elle est venue à mon mariage à l’Eglise Saint-Roch.

C’était un personnage d’une dimension bien différente de la normale.

En 1985, nous l’avons invitée à l’AFMDC pour un stage. Un exercice de dégagés fait par Nina n’a pas le même parfum. Chaque geste était porteur de ce qu’elle est, et on la revoyait en Giselle, en Cygne…